Bouddhisme
La spiritualité plutôt que la religion
Frans GOETGHEBEUR
L'isolement, l'agressivité, l'indifférence sont des maladies de civilisation au même titre que le stress et l'embonpoint. Que nous manque-t-il ?
Président de l'Union Bouddhique Belge Auteur de "Le bouddhisme. Une spiritualité pour demain ?" (Vient de paraître aux Ed. Luc Pire) (1) Si la Belgique se classe cinquième parmi les pays les plus riches du monde, elle est aussi la plus grande consommatrice de médicaments et, par comparaison avec nos voisins, elle compte un pourcentage excessif de dépressions et de suicides. Notre alimentation et notre mode de vie ne sont pas sains. Au fond, que nous manque-t-il à nous, Européens aux comptes d'épargne parmi les plus confortables ? Et d'où vient que les Pays-Bas, havre de tolérance pendant des siècles, se transforment soudain en une sorte d'internat austère ? Que s'est-il passé au juste dans les villes de France au cours de l'été 2005 ?
L'Occident est pris d'une peur bleue. Ce ne sont plus seulement les terroristes kamikazes qui s'infiltrent sournoisement au coeur même de nos villes et sèment la terreur dans notre subconscient, ce sont à présent nos propres jeunes qui se rebellent, ivres d'une colère aveugle. Aurions-nous manqué de vigilance ? Quelles valeurs avons-nous transmises à nos enfants ? Seraient-ils les victimes de réseaux mafieux, criminels et intégristes omniprésents qui se forment et disparaissent partout où ils peuvent ? L'aigreur, l'isolement, l'agressivité, l'indifférence sont des maladies de civilisation au même titre que le stress et l'embonpoint.
En dépit de tout cela, la spiritualité et la religion continuent d'accroître leur importance. Peut-être réalisons-nous peu à peu la place que peut prendre le spirituel dans notre vie personnelle et sociale. Certaines évolutions semblent confirmer cette tendance :
- le fait qu'aujourd'hui on parle davantage et plus facilement de spiritualité que de religion;
- le fait que le désir d'approfondissement spirituel se fasse sentir aussi désormais dans des secteurs inattendus comme l'économie;
- le fait que la science adopte un vocabulaire et une méthodologie comparables avec l'étude de l'esprit telle que le Bouddha la propose;
- le constat scientifique que le siège de notre désir d'accomplissement réside dans notre cerveau.
Pour le moraliste athée français Auguste Comte, la religion représentait le premier stade, et le plus primitif, de la connaissance humaine. Nietzsche, Marx et Feuerbach appelaient la religion une sorte de crispation, un noyau pathogène dans un courant de pensée qui réduisait les êtres humains à l'état d'esclaves ou qui les maintenait dans une névrose ou une griserie. Freud décrivait la religion comme une illusion enfantine. De nos jours, Richard Dawkins dit que "la philosophie est le logiciel et la religion est un virus dans le logiciel", tandis que Svater déclare : "La religion est l'Alzheimer de la philosophie." Aujourd'hui, on parle moins de religion. En néerlandais, on utilise deux mots : "godsdienst" et "religie". En français et en anglais, il n'existe qu'un seul mot : "religion". Il couvre les deux sens : "un service à un Dieu" et "religion" dans le sens étymologique du terme.
Mais aujourd'hui, c'est indubitablement le mot "spiritualité" qui a les faveurs du public. Quelle est la différence et d'où vient-elle ? Dans quels domaines trouve-t-on cette spiritualité ?
Les néerlandophones ont voulu effacer sans doute les associations d'idées pénibles et les mauvais souvenirs qu'évoquait le mot "godsdienst" (religion conçue comme le service de Dieu) en privilégiant un équivalent comme "religie" et, par la suite, "spiritualité". Pour les sociologues de la religion, "religie" renvoie au caractère doctrinaire des religions monothéistes traditionnelles (judaïsme, christianisme, islam), au dogme, aux rites et aux règles. "Spiritualité" évoque plutôt une expérience personnelle, une forme d'engagement, de fraternité et d'émotion. Contrairement à la pensée "religieuse" orthodoxe, la spiritualité offre une ouverture courageuse aux nombreux récits de ce que certains appellent l'Infini, d'autres le Transcendant et d'autres encore l'Universel ou le Divin. Les bouddhistes recourent moins aux majuscules et préfèrent définir ce niveau comme la vacuité.
La spiritualité fonde une recherche de valeurs, d'expérience de l'amour et la création d'une culture et même d'une science. L'avantage majeur de la spiritualité est qu'elle ne peut être réclamée par une tradition. La spiritualité est un état d'esprit humain général qui se retrouve dans chaque confession, chaque tradition philosophique ou spirituelle. De plus, la spiritualité est moins susceptible d'être instrumentalisée à des fins politiques ou égoïstes. Elle est libre et imaginative. Certaines pensées religieuses sont pratiquement devenues des slogans belliqueux qui poussent au crime. La spiritualité est plus discrète, insaisissable, difficile à définir. Elle se nourrit de l'intelligence intime et profonde du sens de notre existence. Et "notre" signifie "de nous tous".
Certaines personnes prennent peur quand elles entendent parler de spiritualité. Elles confondent spiritualité et religion, superstition et magie. Elles déplorent en même temps le désert spirituel que nous nous sommes créé en évacuant dans un même élan la religion et la morale. Depuis, nous nous sommes effectivement rendu compte que la religion/spiritualité débouche sur la fraternité et la solidarité. Plusieurs études montrent que, dans la vie en société, les croyants se montreraient plus constructifs en tant que groupe.
Le bouddhisme prouve que la spiritualité n'implique pas une soumission automatique à une autorité absolue mais qu'elle réalise la forme la plus poussée d'autonomie et de libération de l'individu, son affranchissement de tout ce qui le bride et le met en situation de dépendance et d'infériorité. Donc de Dieu aussi, au cas où Dieu enchaînerait l'être humain ou s'il lui imposait des commandements. La spiritualité conduit l'attention de l'extérieur à l'intérieur, du superficiel au profond, à l'être et à l'interrelation intime des choses.
La spiritualité est une disposition naturelle. "Ma religion est la religion de l'amabilité", dit le Dalaï-Lama. Gentil et ingénu comme un enfant, sans préjugés comme un scientifique et réceptif comme un poète : tels sont les rapports que l'être humain pétri de spiritualité entretient avec la réalité.
Certains pensent même qu'un supplément de spiritualité est utile à la démocratie. Et inversement : un surcroît de démocratie offre plus d'espace à une spiritualité authentique. La société démocratique garantit la souplesse nécessaire pour garder l'esprit libre, pour ne pas être stressé ou paralysé dans nos relations avec nos concitoyens et avec d'autres croyances. La société démocratique est le ferment d'une civilisation saine, soucieuse de privilégier la générosité, l'amabilité et la patience plutôt que la violence, le tumulte et les menaces. D'un point de vue spirituel, la démocratie est le système politique le plus accueillant.
Une vision pénétrante est indispensable. Au fil de l'histoire, en effet, de nombreuses convictions ont vu le jour qui furent considérées comme pertinentes à l'époque mais qui nous paraissent à présent barbares et complètement absurdes. Guerres de religion, croisades, génocides : autant d'actions qu'une grande partie des populations trouvait on ne peut plus normales, logiques et donc acceptables, alors qu'en réalité, elles étaient la conséquence d'un aveuglement et parfois même d'une folie collective.
Comment redécouvrir des vertus comme la confiance, la patience et la compréhension mutuelle si personne n'attend plus rien d'autrui ? Quelle est la place de la tolérance, de la patience et de l'engagement dans une société où les oppositions ne cessent de s'aggraver ? Dans quelle mesure faut-il que nous développions chez nos enfants une souplesse d'esprit qui les met en mesure d'affronter l'imprévu, d'oeuvrer avec ce qui leur paraît inadmissible, incompréhensible ? Les religions et les idéologies continueront-elles à asservir les êtres humains ou pourront-elles devenir le terreau d'un comportement moralement un peu plus raisonnable ?
Le Dalaï-Lama jette un pavé dans la mare quand il déclare que la religion ne garantit pas nécessairement un comportement moral. Il faudrait peut-être s'attaquer d'abord à ce comportement pour que les religions montrent qu'elles sont capables de collaborer de manière constructive lorsqu'elles sont pratiquées par des personnes un peu plus équilibrées sur le plan éthique.
(1) Préfacé par Fabrice Midal, le dernier livre de Frans Goetghebeur propose un questionnement concret sur la manière d'inventer, tout en respectant la tradition, un bouddhisme pour l'Occident.
Titre et sous-titre sont de la rédaction
Cette image de la source de N.D. de Banneux a changé ma vie, la nuit de 22 au 23 septembre 2002.

